A-t-on le sexisme sur la langue ?

Statuettes qui s'embrassent dans une boîte en plastique. (Speaker) « Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » C’est l’avis exprimé par le prêtre jésuite et grammairien français Dominique Bouhours en 1675. Trois siècles et quelques décennies plus tard, la grammaire française reflète toujours cette opinion. L’heure d’une réforme de la langue française a-t-elle sonné en France ? Faut-il l’épurer de son sexisme ? Est-elle vraiment sexiste ? Les invités du débat sont aujourd’hui Axel, féministe engagé, et Flavie, chargée de mission au service du dictionnaire de l’Académie française. Il semble qu’Axel et Flavie aient déjà commencé !

(Axel) Il faut apprendre autre chose à nos enfants que le masculin l’emporte sur le féminin. Ça leur inculque qu’un sexe est supérieur à l’autre.
(Flavie) Mais ça ne signifie pas que l’homme l’emporte sur la femme ! Les mots n’ont pas de sexe mais un genre.
– C’est exact. Le problème, c’est que la société rattache le genre grammatical au sexe biologique. Et ce n’est pas nouveau puisque le grammairien Nicolas Beauzée a déjà dit, en 1767, que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».
– C’était il y a des lustres. Parlons plutôt d’aujourd’hui. Quel manuel de grammaire actuel dit que le masculin l’emporte sur le féminin ? Aucun ! La règle, de nos jours est que l’adjectif se met au masculin pluriel si l’un des mots qu’il qualifie est masculin. Cette règle a en effet été mal expliquée ; ça n’en fait pas une mauvaise règle.
– Si ! Car cette règle continue d’être l’expression d’une domination phallocratique ancestrale.
– Ancestrale, exactement ! C’est ce qui rend la discussion obsolète. La règle de l’accord de l’adjectif, elle, fonctionne depuis trois siècles et il n’y a aucune raison d’en changer. N’aimez-vous donc pas notre langue ? Ne la trouvez-vous pas magnifique ?
– Si, magnifique.
– Alors ne cédons pas aux modes ! Pourquoi vouloir la bousculer ?
– Ça n’a rien d’une mode. C’est le résultat d’une longue tradition qui a assez duré. Que dites-vous donc du Code Napoléon qui affirme que la femme doit passer de la maison du père à celle du mari, ce code dit civil qui définit la femme par le mariage ? C’était il y a seulement deux siècles et voyez comme ça paraît extrême aujourd’hui. Les choses changent, vous savez, rien n’est statique.
– Vous me parlez de société, je vous parle de grammaire.
– Mais les deux sont intimement liées ! Les deux sont souples et évoluent. La langue influence la société. Tant qu’on refuse de faire un pas en direction du changement, celui-ci paraît étrange, inaccessible, fou. Mais quand on fait ce pas, les choses commencent à exister différemment. Et ce pas commence par le langage. Il faut nommer le changement parce que les mots produisent de la réalité. Si je dis « écrivaine », le mot commence à exister et, très vite, il cesse d’être une aberration. Le langage change les choses.
– Vous passez du coq à l’âne. Vous prenez un exemple de féminisation des noms de métiers alors que nous parlions de l’accord des adjectifs. Nous pourrions tout autant passer à l’accord des participes passés.
– Oui, nous pourrions. Il ne s’agit pas seulement de la règle de proximité ou de la féminisation des noms de fonctions mais de la langue toute entière.
– En ce qui concerne les noms de fonctions, la féminisation peut d’ailleurs être dangereuse.
– Ah oui, dangereuse pour qui ?
– Pour les femmes, justement ! Un entraîneur devient une entraîneuse, un chauffeur une chauffeuse, un masseur… Vous avez compris.
– Et alors ? Qu’y a-t-il de si terrible à être masseuse ?
– Rien, si on a l’imagination pauvre ! Peu importe. Mais n’allez pas me dire que vous défendez l’utilisation d’une auteure ou d’une présidente ?
– Bien-sûr que si. Et vous, désapprouvez-vous l’utilisation de caissière, boulangère ou infirmière ?
– Le devrais-je ?
– Non, bien entendu. Mais pourquoi êtes-vous réticent à la féminisation des noms quand il s’agit de fonctions jugées nobles ? Pourquoi couturière va-t-il de soi quand professeure dérange ?
– Parce qu’une professeure n’a jamais existé. Une couturière, en revanche… (Elle fait un geste des mains confirmant l’évidence)
– La tradition, encore. L’argument n’en est pas un. L’abolition de l’esclavage, la légalisation de l’avortement, le mariage des personnes homosexuelles, autant de choses qui n’ont jamais existé avant d’exister, justement !
– Soit, mais que faites-vous du sexisme à l’envers ? Pourquoi un homme devrait-il supporter d’être infirmière ou sage-femme ?
– Il ne le doit naturellement pas. Un homme est infirmier. Quant à la profession de sage-femme, elle est déjà masculinisée au Canada et dans certains pays d’Afrique francophone. Là-bas, on parle de sage-homme. Il est aussi question d’accoucheur.
(Elle rit) Vous poussez le ridicule à son paroxysme.
– Vous assimilez ce qui s’éloigne de l’habitude au ridicule.
– Mais pas du tout ! Et ne soyez pas si susceptible. Venons-en aux faits. En grammaire, le genre masculin est neutre. Vous n’avez qu’à jeter un œil au Grevisse, vous verrez. Il vous dira bien que l’adjectif se met au genre indifférencié, c’est-à-dire au masculin. In-di-ffé-ren-cié, vous saisissez ?
– Vous en revenez à l’accord des adjectifs, soit. En théorie, vous avez raison : le genre des mots ne correspond pas à un sexe. En pratique, c’est faux. Je vous l’ai déjà dit : nous rattachons le genre au sexe. Notre langue est clairement empreinte de sexisme et c’est le reflet de l’histoire et de la domination des hommes sur les femmes dans notre société patriarcale.
– Domination dont notre société porte les traces aujourd’hui encore. Nous voilà enfin d’accord sur un point. Alors pourquoi pinailler sur des détails grammaticaux tant qu’il y a d’autres combats à mener ? Pourquoi ne pas protester contre l’instrumentalisation du corps de la femme dans la publicité ? Se battre pour l’égalité des salaires ou la parité au gouvernement ?
– L’un n’empêche pas l’autre. J’évite en revanche de minimiser le pouvoir des mots.
– Alors, selon vous, il faudrait mettre toute la langue française au féminin ?
– Oui et non. Il s’agit de l’assouplir. Il faut féminiser les mots quand cela est pertinent, quitte à ce que cela choque dans un premier temps. Mais parfois il y a beaucoup plus simple que choisir un genre ou bien citer les deux : les termes génériques, par exemple.
– Vous admettez donc que la règle de proximité est un non-sens absolu ?
– Pas du tout.
– Elle est pourtant déroutante. Écoutez : si je dis « Que les garçons et les filles blondes accourent », on pense que je parle de tous les garçons ainsi que des filles blondes. Or, dans le groupe des garçons, je voulais seulement désigner les blonds. J’ai respecté la règle de proximité ; la confusion est apparue.
– Trouvez-vous que la question est résolue si vous dites « Que les filles et les garçons blonds accourent » ?
– Bien-sûr que non. C’est la raison pour laquelle il faut conserver la règle en vigueur et dire : « Que les garçons et les filles blonds accourent » !
– C’est inaudible. « Les filles blonds » est tellement grotesque !
– Vous préférez la confusion ?
– Non, je préfère inventer une autre phrase.
– Par exemple ?
– « Que les enfants blonds accourent ».

Merci Axel, merci Flavie pour votre participation à cette discussion fort intéressante et merci également d’avoir mené le débat par vous-mêmes. Il n’est plus l’heure de vous mettre d’accord car nous devons malheureusement rendre l’antenne. Chers téléspectateurs, chères téléspectatrices, je vous retrouve demain pour un nouveau numéro de votre émission préférée.

L’égalité s’écrit-elle en publicité ? Le second volet de la trilogie lundi 5 mai 2014.

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