Les anglicismes au Québec

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Impossible de séjourner au Québec sans entendre parler de la loi 101 pour la protection de la langue française. Difficile aussi d’assister à une discussion sur les anglicismes utilisés en français de France et du Québec sans être témoin de cette rivalité surprenante : c’est à celui qui utilisera le moins d’anglicismes et trouvera le meilleur moyen de les justifier. Pourquoi ? Échange de points de vue franco-québécois.

Point de vue d’une Française

Comment la question s’est présentée

« Vous, les Français, vous utilisez énormément d’anglicismes. » Cette remarque d’un ami québécois m’a d’abord interpellée. Il a ensuite pris des exemples d’anglicismes spécifiques au français de France : « parking » (au Québec « stationnement ») ; « week-end » (les Québécois disent « fin de semaine ») ; ces derniers magasinent quand les Français font du shopping ; en France, on envoie plutôt des e-mails et au Québec des courriels ; les Français ne prennent pas la peine de traduire cranberry alors que les Québécois parlent de canneberge. La liste est longue.

Les mots anglais du québécois… et du français !

Force est de constater que de nombreux mots anglais se sont également immiscés dans le québécois parlé :

  • Si faker, frencher, watcher, plugger, caller, feeler, être down ou catcher saute aux oreilles d’une personne française, c’est simplement parce qu’on francise moins les verbes anglais en France.
  • C’est cute, c’est l’fun, c’est hot sont simplement des expressions non utilisées en France. Ceci dit, c’est cool à toutes les sauces !
  • Si on utilise des mots comme week-end, parking ou shopping en France, le québécois a son lot d’anglicismes inconnus dans l’Heaxgone – party, slush, chum, lift, napkin ou moron par exemple.
  • Et puis il y a ces traductions littérales comme « introduire son épouse », « être en amour » ou « sous l’impression » souvent considérées comme emprunt inconscient à l’anglais, ominiprésent au Québec. Mais il y en a également en France : « faire sens », « initier » dans le sens de lancer ou « être en charge de », par exemple.

Parallèlement, l’utilisation d’anglicismes va croissant en France. Il s’agit simplement d’autres mots qu’au Québec ; d’où la perplexité qui déclenche la guerre des nombres.

On fume le calumet de la paix ?

La question des anglicismes est sensible au Québec, province plurilingue où il a fallu défendre la langue française au cours de l’Histoire. S’il existe en France une poignée d’irréductibles linguistes contre les anglicismes, on retrouve nettement moins cette nécessité de défense de la langue, découlant de l’idée de menace. (Au contraire, n’est-il pas dans le vent d’intégrer des termes anglais partout ?) D’où les incompréhensions, les dialogues de sourds et les agressions pour mieux se défendre.

Infiltration inconsciente et effet de mode

Les Québécois sont en général plus familiers avec l’anglais que les Français. L’apparition de mots anglais dans le québécois se fait lentement et inconsciemment, au contact de la langue anglaise. Alors qu’il s’agit d’un effet de mode en France ; l’apparition est donc subite, consciente et mimétique. Et personne n’est obligé de décider ce qui est le mieux.

Aucune généralisation ne fonctionne (pas même celle-ci)

On n’en fait sans arrêt mais elles ne fonctionnent pas : les généralisations. Ainsi, à Montréal, mon colocataire utilisait des anglicismes en permanence, tandis qu’un autre ami québécois, fervent défenseur de la langue française, n’en utilise jamais. Il y a donc davantage que deux sortes de français parlés en France et au Québec ; il y a plusieurs français parlés dans la Belle Province comme dans l’Hexagone.

La parole à un ami québécois

Danser le tango avec une valseuse

L’utilisation de l’anglais en France dépasse la question de mode qu’elle était à l’origine ; c’est désormais de l’ordre du complexe de celui ou celle qui pense se démarquer, être différent par l’emploi d’une langue différente mais en oubliant que la langue est un vecteur de transmission de la pensée et que l’échange tombe à plat si ladite pensée se heurte à un mur d’incompréhension. C’est comme essayer de danser le tango avec une valseuse !

Ce qui choque au Québec

Ce qui choque les Québécois(es) est l’attitude complaisante et l’exagération dans l’adoption de termes anglais des Français. Alors que les Québécois(es) s’attendraient à être appuyé(e)s par la mère patrie dans leur lutte pour maintenir leur langue de minoritaires en Amérique du nord à un niveau allant au-delà de la simple « survivance », les Français se détournent en rivalisant d’imagination dans l’emploi de mots anglais là où existent déjà un ou plusieurs vocables français sachant faire l’affaire. L’exemple parfait, le « pressing », mot qu’ignorent les anglophones !

L’haleine des États-Unis dans le cou

On sent, au Québec, l’haleine chaude des États-Unis dans notre cou collectif, d’où l’urgence de s’en éloigner alors que dans l’Hexagone, point d’urgence, l’Amérique est si loin… Nenni, l’Amérique est dans les murs et il y a péril en la demeure ! Autre raison d’appeler à l’indépendance : les rôles inversés, devenir, une fois nationaux plutôt que provinciaux, l’exemple à suivre pour les Français inconscients devant le travail de sape de l’anglo-américain sur leur territoire opéré par les Français eux-mêmes, la constante lutte des Québécois(es) jouant les anticorps au cheval de Troyes. À l’instar de vignes françaises plantées en Californie et retournant en France sauver le vignoble après la crise du phylloxera, la langue de la France transplantée en terre d’Amérique saura un jour retourner à son berceau afin de lui rendre la pareille avec une langue ayant su rester fière.

Le mot de la fin

Ce n’est certainement pas un hasard si différentes philosophies orientales préconisent d’éviter toute forme de comparaison pour mener une vie harmonieuse. Entre l’utilisation des mots anglais qui s’immiscent imperceptiblement dans la langue québécoise et l’utilisation délibérée d’anglicismes menaçant la langue de Molière en ses terres, de deux maux, faut-il vraiment choisir le moindre ?

Illustration : Kaihsu Tai


Lire le premier volet de la trilogie « Le B.A.-BA pour éviter les quiproquos au Québec ».


Lire le deuxième volet de la trilogie « Sacres et jurons : l’Église et le sexe ? ».

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