' Le palmarès des mots peu fréquentables - Revue - É. Chevillet Rédactrice

L’autre palmarès des mots

Jurons

Sur son chemin, la langue allemande se perd parfois dans des ruelles mal famées et y rencontre des mots peu fréquentables. Cela mérite bien un classement.

Unwort des Jahres : le non-mot de l’année

Vous avez (re)découvert sur notre site le titre de Wort des Jahres, attribué chaque année au mot de l’année en Allemagne – et ailleurs. Influencée par la critique linguistique chère à Roland Barthes, qui considère que la langue elle-même est idéologique, la Gesellschaft für deutsche Sprache a également décerné dès 1991 le titre de Unwort des Jahres, non-mot de l’année. Suite à une brouille entre l’initiateur et le comité directeur de la GfdS, le titre est décerné depuis 1994 par un jury indépendant.

Pour un usage critique et conscient de la langue

L’initiative « Unwort des Jahres » se fixe pour objectif d’engager une réflexion critique sur la langue et d’encourager ainsi un usage public sensible et conscient des mots au sein de la population. Derrière cette démarche, l’idée que de tout temps, les mots ont pu être employés à dessein. Parfois, ils peuvent être déshabillés et réinvestis d’une nouvelle interprétation, manipulés, détournés. On peut aussi leur substituer des synonymes porteurs d’un message politique.

Les mots : un instrument de pouvoir dans l’Histoire…

Ainsi, pour prendre un exemple en allemand : la rhétorique national-socialiste du IIIe Reich livre d’édifiantes propositions d’une langue réinvestie, aseptisée pour institutionnaliser le rejet de l’autre et rationaliser l’horreur des faits : entartete Kunst (art dégénéré), Endlösung (solution finale), Ungeziefer (vermine) – ou tout autre mot importé du champ lexical du règne animal pour désigner les ennemis du Reich. La langue maquille et banalise l’horreur avec un cynisme glacial.

… et dans l’actualité

Encore aujourd’hui, certains choix linguistiques peuvent constituer une atteinte à la dignité humaine ou aux principes démocratiques, une discrimination ciblée, un euphémisme dégradant ou une dissimulation de la réalité… Ce sont les indices sur lesquels le jury de l’initiative «Unwort des Jahres » se base pour décerner son titre annuel, choisi parmi les propositions qui lui sont envoyées jusqu’au 31 décembre de chaque année.

Des non-mots chargés de haine

Les mots choisis ces trois dernières années sont directement puisés dans le vocabulaire populiste propagé par les partis et mouvements politiques qui ont émergé dans la société allemande ces dernières années (tels que l’Alternative für DeutschlandAfD, le parti populiste conservateur et très à droite de l’échiquier ou encore le mouvement radical Pegida, les « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident »).

Haine envers les médias

Lügenpressepresse mensongère », 2014) désigne de manière péjorative les médias et leur couverture soi-disant partisane et subjective. Après avoir été utilisé pendant la Première Guerre Mondiale pour désigner les presses des pays ennemis et par le régime nazi en direction de médias qui lui étaient hostiles, il a été accaparé par les manifestants anti-immigration.

Haine envers les concitoyen-n-es

Gutmenschbonnes gens », 2015) renvoie aux personnes qui s’engagent en Allemagne pour l’accueil des personnes réfugiées, moquant leur naïveté ou une supposée stupide bonne volonté.

Haine envers les politiques

Quant au tout fraîchement désigné Volksverrätertraîtres au peuple », 2016), il critique les décideurs_euses politiques qui usurperaient leur mandat en ne représentant plus les intérêts de la population. Là encore, ce mot fait partie du corpus linguistique de mouvances douteuses voir extrémistes, qui considèrent que l’actuelle politique migratoire du gouvernement allemand est en contradiction avec la volonté réelle du peuple.

Un palmarès controversé

Les décisions du jury sont parfois âprement discutées. Il a pu notamment lui être reproché de choisir des mots relativement peu employés ou bien d’interpréter certains mots différemment de l’usage fait dans le discours public. Certaines critiques les accusent même de légitimer ou banaliser les mots primés.

Et vous, quelle suggestion auriez-vous envoyée au jury pour l’année 2016 ? Et quel pourrait être le non-mot de l’année dans d’autres langues ?

Image : Stefan-Xp

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